Joies, espoirs, tristesses et peurs des jeunes


Michael Kuhn
directeur du Centre de Pastorale des jeunes
à Düsseldorf (Allemagne)

Comprendre la situation des jeunes

Le désir de comprendre la situation de la jeunesse est un pas important et juste pour ceux qui veulent entrer en dialogue avec eux. C’est ce que nous voulons : entrer en dialogue avec eux, à propos de « l’espérance qui est en nous » (cf. 1 P 3,15), pour que cette jeunesse puisse aussi porter cette espérance. L’effort pour comprendre la situation des jeunes est toujours un effort pour atteindre un niveau meilleur de communication.

Une condition est fondamentale pour notre approche de la vie des jeunes : il faut éviter d’avoir un regard négatif sur la jeunesse. Nombre de propos sont envahis par des déclarations qui deviennent des stéréotypes : « Les jeunes ne s’engagent plus ; ils n’ont plus de valeurs ; ils ne s’engagent ni dans la société ni en politique. » On souligne, par ce regard sur les jeunes, les sujets dans lesquels ils ne correspondent pas aux attentes de la société, de la génération des plus âgés. L’approche des jeunes se termine alors le plus souvent par des tentatives pour réduire ces carences.

Mais de tels propos ne s’accordent pas au souci de leur développement positif. Le succès de notre Saint Père auprès des jeunes vient peut-être du fait qu’il n’a pas ce regard négatif, mais qu’il compte sur les jeunes et leur fait confiance pour construire un avenir positif : « Soyez les artisans d’une civilisation d’amour et de justice. »

Je veux indiquer quelques limites à ces remarques : la description de la vie de la jeunesse n’est pas complète et pas du tout européenne. Les conditions sociales et économiques que les jeunes rencontrent dans leur pays d’origine sont différentes. Les développements de l’Europe de l’Est et de l’Ouest restent différents, aujourd’hui encore. D’un côté, nous avons une société postcommuniste et, de l’autre, une société postmoderne. Ces conditions, qui donnent le cadre général, ont une influence énorme sur la morale et la vie des jeunes et ne sont pas comparables entre elles.

Pourtant, malgré ces grandes différences, apparaissent quelques caractéristiques communes que je voudrais montrer dans le point suivant.

Une Europe en transformation

« Est-ce le monde qui m’entoure qui change ou est-ce moi-même qui change ? » Difficile de croire que cette question provient d’une publicité pour une banque allemande. Mais cette question exprime bien les sentiments des jeunes, et pas seulement les leurs. Tous les pays européens, ces dernières années, ont vécu des changements d’une incroyable rapidité. Et ce n’est pas fini.

Au cours de l’histoire, la plupart des gens ont passé toute leur vie dans un groupe culturel unique et profondément intégré. Mais cela est terminé. Aujourd’hui, ils sont confrontés à des courants culturels changeants qui s’influencent entre eux. La mondialisation avance dans les sphères économiques et sociales. Pendant que le processus de l’Union Européenne avance, le courant de l’immigration augmente. Les jeunes n’ont pas tous une vision positive de l’Europe. Il existe toujours un grand fossé entre les riches et les pauvres.

Les réactions à ces changements sont très différentes : elles vont d’une attitude courageuse à l’adaptation et à la résignation. Les dernières élections européennes, avec leur faible taux de participation, le montrent clairement.

Une jeunesse en changement

Depuis la parution du livre de Gerhard Schulz sur « une société de l’expérience », il est acquis que les milieux classiques n’existent plus. Ces milieux étaient décrits à travers des valeurs communes, des idées, des actes concrets et des comportements spécifiques. Le milieu donnait un mode de vie clair et les orientations nécessaires, et il possédait des institutions qui garantissaient son unité. Dans beaucoup de pays d’Europe de l’Ouest existait un milieu catholique identifiable et bien délimité. Sous une forme différente, plus souterraine, il existait aussi dans de nombreux pays d’Europe de l’Est. Mais l’expérience était la même. Chaque jeune savait à quoi il appartenait.

On ne trouve aujourd’hui que des restes de ces milieux fermés. Cependant, les sciences sociales ont besoin de cette description des milieux, parce qu’elles reflètent les structures sociales, les groupes et les intérêts. Les nouveaux milieux sont décrits à travers le style de vie, les habitudes, les goûts, les manières de consommer, les opinions et manières de vivre. On retrouve les jeunes dans ces milieux.

Je voudrais vous montrer un schéma de ces différents milieux pour l’Allemagne, pour vous en montrer la diversité.

• Milieu établi : exclusif, milieu des personnes qui n’ont pas de soucis avec la morale.
• Post-matérialiste : générations « éclairées » post-68, valeurs post-matérialistes.
• Réformateur moderne : vie intense.
• Conservateur : bourgeoisie éclairée.
• Bourgeois : intégrés socialement et professionnellement, équilibre, valeurs établies.
• Expérimentaliste : aucun problème devant les contradictions, originalité.
• Enracinés dans la tradition : aiment l’ordre, génération d’après-guerre.
• Nostalgiques de la RDA : les laissés pour compte du changement.
• Matérialistes consommateurs : classe inférieure fortement matérialiste.
• Hédonistes : orientés vers le plaisir, fuyant la recherche accrue de performances de la société.

En observant ces milieux, on remarque les tendances suivantes :

• Les milieux reconnus et traditionnels vont disparaître de plus en plus. De ce fait, le sens de la tradition et des valeurs traditionnelles baisse dans la jeune génération.
• Il existe une passerelle en direction des milieux dans lesquels l’adaptation aux courants sociaux dominants (performance et consommation) joue un rôle.
• L’individu est responsable de lui-même. Les jeunes savent intérieurement qu’ils sont le centre de leur propre vie et qu’ils doivent en prendre eux-mêmes la responsabilité. Ils tracent eux-mêmes leur projet de vie et son aménagement, prenant part de manière aléatoire au milieu dont ils sont issus.
• Les projets de vie et leur mise en forme sont quelquefois contradictoires. Il y a conflit entre les milieux.
• Il n’y a pas une culture unique des jeunes.
• La différenciation des milieux des jeunes pose question à notre travail en Église parce que nous nous sommes orientés vers un milieu traditionnel dont l’existence est supposée garantie.

Les jeunes, entre insécurité et désir de sécurité

Une vie complexe et compliquée

De plus en plus compartimentée, la vie des jeunes devient complexe et compliquée. De ce fait, les exigences envers chaque jeune augmentent. Pour mieux se connaître, il doit avoir plus de connaissances qu’autrefois. Il doit être intelligent et choisir des stratégies pour ne pas rester au milieu du chemin. Pour développer son « moi » et construire sa vie comme « je », le jeune doit choisir des buts qui servent ses intérêts personnels et son avancement. Et ces exigences s’imposent à l’Europe de l’Est comme de l’Ouest.

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Incertitude biographique

L’incertitude biographique est un facteur caractéristique de l’environnement. La génération des plus âgés pouvait s’appuyer sur la stabilité des relations familiales, mais aussi des conditions de la société. Les biographies avançaient sans dérangement. Les chemins de la vie étaient programmés : jeunesse, éducation, famille, travail, vieillesse. Ceux qui terminaient une formation spécifique étaient sûrs de travailler dans ce domaine. Celui qui se mariait s’attendait à ce que la relation dure jusqu’à la fin de sa vie. Cette certitude biographique a laissé place à l’insécurité. Aucun plan n’est possible. La flexibilité est demandée. Chacun peut imaginer ce que cette insécurité apporte.

Stabilité familiale

De ce fait, il est compréhensible que la stabilité familiale soit la première priorité. La majorité des jeunes ne grandissent plus dans la constellation familiale dans laquelle ils sont nés. L’insécurité, la recherche de protections, les hauts et les bas dans les relations personnelles marquent leur jeunesse. Une très grande faculté d’adaptation aux nouvelles situations familiales leur est demandée. Le jeune découvre que la seule relation sûre est avec lui-même. Il doit définir lui-même ses propres relations. Le désir de relations réussies est prioritaire. Cependant, beaucoup n’ont pas en eux la capacité de construire des relations.

Insécurité sociale

Jusqu’à présent, la société donnait toujours un cadre. Jusqu’à un certain point, c’est encore le cas aujourd’hui. Mais il est de plus en plus difficile d’en définir les contours. Le cadre de la loi est le seul fiable. D’une manière négative, tout ce que la loi ne condamne pas est autorisé. A cause de cela, l’ensemble de la vie de la société est soumis à des ambiguïtés. Les jeunes apprennent rapidement qu’ils doivent mettre en avant leurs propres intérêts, s’ils veulent réussir. Les lieux sociaux de protection et d’aide disparaissent. La solidarité ne joue qu’un rôle secondaire. Les plus pauvres, dont font partie les jeunes en développement, en font l’expérience. Les orientations ne jouent aucun rôle, elles se font concurrence sur le marché, parce que la société n’a de préférence pour aucune. L’insécurité sociale en est la conséquence.

Sécurité économique

A côté de cela se place le désir de la sécurité économique. Travail et réussite, consommation et possession sont des facteurs décisifs pour la participation à la société de consommation. Dans le système d’Europe de l’Ouest, les jeunes ont intériorisé les règles d’une culture de la performance et ne savent pas prendre leurs distances. La valeur de l’homme se mesure à ses performances. Je crois que ce message commence à se faire entendre dans les pays d’Europe de l’Est. A cause de la situation économique, les jeunes remarquent que les exigences scolaires et la qualification pour un emploi ne mènent pas forcément au succès espéré. Même une formation universitaire n’est plus une garantie de sécurité économique. Les jeunes investissent une énergie énorme pour réussir leurs études. Les espoirs déçus de sécurité économique provoquent des mécontentements, des tensions et des frustrations.

On peut remarquer une augmentation de l’agressivité qui fait peu à peu son chemin dans les comportements des jeunes. La couche sociale la plus basse se sent écrasée par l’augmentation des exigences et elle a le sentiment de ne pas pouvoir lutter. Dans ce groupe, on remarque une mise en retrait et un refus de la société contemporaine. Les attitudes de ces personnes sont marquées du sentiment d’être laissées pour compte. Le manque de solidarité sociale et économique conduira à une augmentation des tensions sociales et économiques.

Chercheurs de sens : la religiosité des jeunes

Les questions religieuses, au sens strict, ne sont pas une préoccupation centrale des jeunes. Ils sont plutôt préoccupés par des questions de vie. Elles ne sont pas en lien direct avec la religion, même si elles ont inévitablement une dimension religieuse. Il s’agit des questions déjà évoquées, concernant le sens de la vie - et d’une vie heureuse - le succès des relations, les buts qui donnent sens à la vie. De nombreux jeunes regardent la foi comme quelque chose qu’ils doivent eux-mêmes construire ; de ce fait, ils ne la perçoivent pas comme une conséquence de la Révélation mais comme le produit d’une activité de l’individu. Trois éléments de base jouent dans le comportement religieux.

Mesure biographique

« Je crois avant tout en moi-même. » Les jeunes se comportent comme constructeurs autonomes de sens. Ils bricolent eux-mêmes leur religion et leur interprétation du monde. A côté de cela, ils examinent ce qui correspond le mieux à leur situation ainsi que ce qui leur vient de l’extérieur (parents, société, Église). L’épisode biographique doit réussir et doit être réalisable. La religion est alors mesurée à sa capacité à correspondre à la perception de soi.

Mesure esthétique

« Avec la religion, je n’ai pas l’air mal. » Malgré toutes les tendances à l’individualisme, les jeunes cherchent des groupes composés de personnes qui leur ressemblent, avec lesquelles il pourront discuter de leurs intérêts et auxquels ils pourront s’identifier. Des qualités expressives et symboliques seront recherchées. Les symboles religieux sont particulièrement expressifs. On trouve là des possibilités de communication autrefois inconnues avec les jeunes et leurs cultures.

L’émotion contre-monde

« Je ressens, donc je suis. » Les jeunes cherchent aujourd’hui plutôt le sentiment religieux qu’une conviction établie (cf. Taizé). Le moment joue un rôle important. Qui sait ce que demain sera ? La religion sert d’antidote à un monde toujours plus rationnel, technique et froid. Ce sentiment est recherché surtout dans les « événements ». Les organisateurs de l’« événement » utilisent les émotions et les éléments religieux pour créer des liens et transmettre un message : « Tu as le droit d’être ici ; quand tu es ici, tu es quelqu’un, tu es membre d’une grande communauté. »

Pas de génération « sans valeurs »

On affirme souvent, particulièrement dans les pays d’Europe de l’Ouest que les jeunes ne reconnaissent aucune valeur. Des études empiriques prouvent le contraire. Il est certain que les hiérarchies de valeurs ont changé mais on ne peut pas parler de jeunesse « sans valeurs ».

Il est intéressant de voir, au moins en Allemagne, que les « valeurs traditionnelles » comme l’assiduité, l’ambition, l’ordre ainsi que l’aspiration à la sécurité, sont en hausse. L’importance de la famille est universellement reconnue. Les partenariats et les amitiés sont prioritaires.

L’engagement clair pour la justice et la paix qui a été visible, au début de la guerre en Irak, montre que les jeunes ne se désintéressent pas de la politique. Mais ils sont déçus de leurs possibilités de participation. C’est pourquoi leur engagement se limite à des formes directes et pragmatiques.

Le retour de ces valeurs est sûrement une conséquence des insécurités déjà mentionnées. On attend d’elles la sécurité pour sa propre vie. Les jeunes n’ont pas de difficulté à combiner les valeurs traditionnelles (comme la maîtrise de soi) avec les valeurs modernes (comme l’épanouissement et la réalisation de soi), alors que les adultes tracent une frontière. Ils sont habitués à choisir parmi des valeurs multiples. L’une des motivations, dans le choix de certaines valeurs, est le besoin et la recherche de sécurité. La vie doit être une route sûre. Le liant d’une synthèse entre la réalisation de soi et les valeurs traditionnelles est la recherche de sécurité.

Bilan intermédiaire

C’est à l’intérieur de ce cadre que les jeunes essayent de maîtriser leur vie. Malgré tous les changements et les différentes conditions de la société, une chose reste immuable : les jeunes ont des désirs et des espoirs. La recherche d’une vie qui ait du sens occupe leurs esprits - comme chez toute autre personne - plus ou moins consciemment selon leur âge. Ils cherchent leur identité propre.

Derrière tous les phénomènes de cultures des jeunes, des désirs et des besoins se font entendre. Ils sont la manifestation de cette recherche de sens. Alors, les phénomènes de la culture des jeunes et les tendances observées dans leur comportement deviennent compréhensibles.

La complexité du monde contemporain et les changements rapides incitent les jeunes à beaucoup essayer et à tester des modes de vie divers. L’expérimentation leur donne le sentiment d’être armés pour toutes les situations potentielles. Ils essaient d’apprendre autant que possible. Qui sait si un jour cette connaissance ne leur sera pas utile ? Ils veulent assurer leurs arrières.

D’un autre côté, ils ont la nostalgie d’un monde bien organisé, aux limites claires. Ce désir est transféré dans la sphère personnelle (relations, lieu de vie...) Dans cet espace, les valeurs et la solidarité jouent un grand rôle. C’est là qu’ils obtiennent la reconnaissance et sont aussi prêts à s’engager.

De plus, la plupart des jeunes des pays d’Europe de l’Ouest ont intégré les mécanismes d’une société de performance et de consommation. Ils veulent répondre aux attentes de cette société de consommation et définissent leur position et leurs valeurs en termes de performance et de consommation. De ce fait, ils cherchent à gagner le respect de leur environnement social. Le désir de cette reconnaissance est le moteur de ce comportement. Ils ne remettent que peu en cause les conditions imposées par la société. Ils ne prennent pas de recul. Ne pas arriver à remplir ces conditions est perçu comme un échec personnel, une faute.

Malgré tout, la plupart des jeunes ont un regard optimiste sur l’avenir. Ils croient en leurs propres chances et à la construction possible de leurs vies parce qu’ils ont vu de nombreux progrès, particulièrement dans le domaine de la technologie. Les valeurs jouent un rôle important dans la construction de l’avenir et de la société. Surtout la justice et la paix, des valeurs qui durent et sont toujours source d’engagement.

Et l’Église ?

Pour l’Église, il est important de saisir le fil de cette recherche de sens et d’entrer en dialogue avec les jeunes. Je ne veux pas donner ici de conseils. Les aspects du monde des jeunes soulignés ici, particulièrement en Europe de l’Ouest, sont à discuter à la lumière de la pastorale des jeunes. La question essentielle de la jeune génération, « Qu’est-ce que je vais y gagner ? » interroge la pastorale des vocations.

Nous sommes concernés par la pertinence de « Jésus-Christ, modèle de vie ». Ce modèle doit être proposé dans la situation biographique de chacun comme quelque chose qui peut résister à la critique des jeunes. Des questions comme la réussite des relations, la reconnaissance et l’estime, la paix et la justice doivent être investies par la foi. C’est pour nous un défi de trouver de nouveaux terrains de communication.

En reconnaissant les jeunes comme constructeurs d’avenir, d’une civilisation d’amour et de justice, en prenant au sérieux leurs questions, à travers le dialogue, l’aide et la confiance en leurs capacités, on peut créer un lien qui ouvrira à une vocation.

Une critique perpétuelle des relations de la société ou le dénigrement de son état actuel est inutile et plutôt contre-productif. Les jeunes perçoivent cet état comme leur quotidien, par rapport auquel ils ont du mal à prendre leurs distances. Au lieu de les critiquer, nous devrions les aider à une observation plus distanciée.

En somme, nous nous trouvons dans une époque passionnante. Je laisse le résultat de mes observations délibérément ouvert afin que l’on puisse ouvrir un débat. Je laisse consciemment mon propos dans un état fragmentaire, afin que vous puissiez le compléter par vos propres réflexions et expériences.

L’aspect positif est que les jeunes regardent l’avenir avec beaucoup d’espoir. A nous de jouer notre rôle pour qu’ils ne perdent pas cette espérance.