Remodelage paroissial et pastorale des vocations


Père Alphonse BORRAS
Professeur à la faculté de théologie et de droit canonique de l’Université de Louvain

Un point de vue extérieur et spéculatif, théologique et canonique

Il m’a été demandé d’exposer en quoi, selon moi, le "réaménagement pastoral" que connaît le tissu paroissial de l’Hexagone, invite à une pastorale renouvelée de toutes les vocations. Je vais tâcher d’y répondre en toute modestie d’autant plus que mon point de vue est extérieur et spéculatif.

Extérieur du fait que je réponds à partir de ma petite réalité belge que je caractériserais pour notre propos d’une double façon : la Belgique a revu sa carte communale il y a bientôt trois décennies. Des communes, dont la plupart étaient le décalque du découpage paroissial du moyen âge, ont été fusionnées donnant ainsi lieu à de nouvelles entités communales. Cette fusion s’imposait pour des raisons administratives, économiques et sociales. En général, cette fusion a été bien faite même si parfois elle a obéi, çà et là, à des intérêts politiciens de sauvegarde d’une clientèle électorale. Pour les diocèses belges, cette fusion des communes est sans nul doute à la fois un adjuvant précieux et un paramètre non négligeable, pour évoluer des secteurs de paroisses (souvent créés pour favoriser le partage des ressources en personnel et la mise en œuvre de projets communs) vers la "nouvelle paroisse" (résultant du passage de la fédération à la fusion de paroisses) en passant par la situation actuelle des unités pastorales (paroisses regroupées ou fédérées confiées à la charge pastorale d’un seul curé, souvent entouré d’une équipe d’animation pastorale).

Mon point de vue est spéculatif au sens où il résulte principalement d’une réflexion sur des pratiques dans lesquelles je ne suis pas impliqué sur le plan de la décision. De par ma fonction théologique, il me revient de réfléchir sur la réalité ecclésiale et ma démarche s’enrichit, à certains égards, de l’approche canonique. Celle-ci traite non seulement de la traduction institutionnelle d’une ecclésiologie ; elle est son lieu d’effectivité. Si la théologie considère ce qu’est l’Église, le droit canonique prévoit ce qu’elle doit être. Il revient à la doctrine de s’assurer de la cohérence théologique des médiations institutionnelles.

Le réaménagement pastoral est une réalité très complexe en France, compte tenu de la diversité des situations, parfois extrêmement différentes selon les régions. Comme canoniste, je suis sensible à la grammaire institutionnelle : une paroisse est une communauté chrétienne, mais toute communauté chrétienne n’est pas nécessairement "paroissiale". Ce rappel est indispensable à l’heure de penser et de façonner la "nouvelle paroisse". Comme théologien, je suis, certes, sensible aux fondements théologiques des institutions mais tout autant attentif aux conditions présentes de l’annonce de la foi. Mes travaux récents, très souvent le fruit de sessions et d’interpellations "sur le terrain", me portent à prendre au sérieux la modernité et à en tirer les conséquences pour le témoignage évangélique des chrétiens et des communautés, en l’occurrence des communautés dites "paroissiales".

Une dernière remarque : je préfère parler de "remodelage paroissial" là où d’autres parlent de "restructuration" des paroisses, de leur "réorganisation", de leur "renouveau", voire de leur "réforme", ou encore de "redéploiement pastoral" ou, comme cette revue, de "réaménagement pastoral". Le vocabulaire n’est pas neutre. La diversité des appellations est révélatrice des accents mis en la matière, sinon de la visée qui les inspire. Ma préférence se porte sur une métaphore qui suggère plus qu’elle ne décrit. De plus, cette métaphore exclut moins que les autres expressions les nécessaires composantes théologiques et spirituelles d’un processus qui ne peut se réduire à une opération "managériale" ou à une démarche administrative. Une certaine négligence des repères théologiques et, le cas échéant, l’absence de visée pastorale risquent d’être dommageables...

Remodelage des paroisses et renouveau de la pastorale

Avant de voir en quoi le remodelage des paroisses invite à une pastorale renouvelée des vocations, je voudrais d’abord dire en quoi il invite à une pastorale renouvelée tout court. Pour répondre à cette première question, il faut d’abord s’entendre sur la visée de ce remodelage. Cela suppose au préalable que l’on s’accorde sur la notion de "paroisse". Je dirais, à ce propos, que la paroisse c’est " l’Église en ce lieu pour tout, pour tous et par tous ". Il s’agit, du moins en principe, d’une communauté de fidèles circonscrite à un territoire. Celui-ci doit cependant s’entendre également comme un terroir. Un lieu, donc, où va s’inscrire, s’enraciner, se traduire la richesse de l’Évangile selon les circonstances historiques, culturelles et sociales du terroir. Une paroisse de banlieue ne repose pas sur le même terroir qu’une paroisse de villégiature ou de centre urbain. Ce lieu doit s’entendre dans sa dimension territoriale, son épaisseur culturelle et la catholicité de l’Évangile qu’il réalise.

À la différence des communautés associatives, les paroisses sont "pour tout", du moins pour l’essentiel pour devenir chrétien, faire Église en ce lieu et réaliser sa mission. Érigées par l’autorité épiscopale, elles offrent en un lieu (territoire/terroir) ce qui est nécessaire " de la naissance à la foi par le baptême à l’entrée dans la vie par les funérailles ". Sous cet angle, la communauté paroissiale est perçue par le commun des mortels comme un service pour la pastorale du baptême et du mariage, la catéchèse de la première communion (des enfants), les funérailles, bref pour ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui les "rites de passage".

La paroisse est "pour tous", pour le tout-venant à qui elle dit, sans préalable ni condition aucune, le propos de Dieu d’entrer en alliance avec tous les hommes, sans exception et sans exclusive. Elle est offerte, sinon ouverte à tous et à la diversité des vocations et des charismes, des sensibilités spirituelles et des itinéraires personnels. À cet égard, elle se différencie également des communautés associatives qui s’adressent à un public déterminé, à des volontaires. Mais, comme n’importe quelle communauté chrétienne, la paroisse est, du moins en principe, "par tous". Ceux qui la composent sont appelés à prendre part à sa vie et à son témoignage.

C’est la prise de conscience nette et irrémédiable de la sortie d’une société dite de chrétienté - régime progressivement instauré au tournant des VIe et Ve siècles et dont le déclin s’est annoncé dès le XIIIe siècle pour devenir manifeste depuis la Révolution française - qui a fait prendre au sérieux la réalité d’une société dite de modernité marquée par la non homogénéité des croyances et des convictions, le débat démocratique et la négociation permanente du lien social. Si jadis la plupart des citoyens étaient chrétiens, la paroisse contribuait à l’intégration sociale de la population (et à son contrôle social). Désormais, la paroisse ne peut plus avoir cette fonction, car tous les citoyens n’adhèrent plus nécessairement à la religion chrétienne. Si le "fait chrétien" a encore quelque importance à leurs yeux, c’est comme référence historique, valeur patrimoniale ou intérêt culturel. Beaucoup se réfèrent au christianisme et sollicitent de ce fait les services de l’Église mais ils ne prennent plus part à la vie de la communauté paroissiale et à la réalisation de sa mission évangélique. La mobilité typique de la modernité et surtout les possibilités de choix de nos contemporains dans les différents domaines de leur existence jouent aussi dans le sens d’un relâchement de l’appartenance à un territoire, en l’occurrence paroissial et dès lors à la communauté qui s’y trouve et aux services qu’elle offre. Dans l’Église comme dans la société, les espaces de référence des groupes humains échappent désormais aux seules contiguïtés spatiales (1).

C’est parce que " le monde a changé " que le tissu paroissial fait l’objet d’une désaffection de beaucoup de baptisés, devenus "non pratiquants". Leur éloignement de la vie paroissiale entraîne l’amenuisement des communautés. Celles-ci, à leur tour, ne sont plus en mesure de remplir leur cahier des charges, à savoir d’être en un lieu " l’Église pour tout, pour tous et par tous ". Dans la plupart des pays d’Europe occidentale, on se retrouve tôt ou tard devant la situation paradoxale suivante. D’une part, l’adhésion ecclésiale quelque peu soutenue par une pratique dominicale est en forte diminution et cela entraîne à terme la disparition de certaines "paroisses" actuelles. D’autre part, nos contemporains sont encore attachés au "fait chrétien" dans ses composantes religieuses (la religion héritée et la sacralisation de l’existence), culturelles (la civilisation chrétienne), patrimoniales et artistiques (les monuments et œuvres marqués par le christianisme).

En France et surtout en Belgique, le christianisme est la référence religieuse majoritaire et, pour beaucoup de gens, le seul "croyable disponible". Il est institutionnellement véhiculé par l’Église catholique à qui nos contemporains demandent encore des rites de passage, en particulier les funérailles. Alors que les demandes de mariage religieux et de baptême tendent à diminuer au fil des années, les funérailles font l’objet d’un taux de demande (80%) remarquablement stable depuis trois décennies dans tous les pays d’Europe occidentale (2). Cette demande religieuse ne peut pas être négligée. Dans la mesure où on refuse toute pratique rigoriste ou laxiste, elle doit être honorée et surtout "évangélisée". Elle peut même être "précédée" par une reprise d’initiative de l’Église : telle est du moins la visée de l’épiscopat français quand il parle de " proposer la foi dans la société actuelle ". L’évolution récente fait clairement apparaître deux facettes de l’institution paroissiale. L’une est mise en valeur par la doctrine théologique et canonique : la paroisse est sinon perçue, du moins présentée comme "communauté". L’autre est encore au cœur des attentes de nos contemporains désireux de satisfaire leurs besoins religieux et d’obtenir des rites de passages : la paroisse est perçue, voire requise comme "service".

Dans la situation présente, les deux facettes ne peuvent se présenter comme une alternative où il s’agirait de choisir une facette à l’exclusion de l’autre. Procéder de la sorte, ce serait dénaturer la paroisse. Il faut plutôt considérer ces deux facettes en tension l’une par rapport à l’autre. La fonction de service assure à la communauté paroissiale un "maximum de surface de contact" avec nos contemporains (3). Elle lui permet d’être pour tous et pour tout. Mais elle n’absorbe pas toute la réalité paroissiale. S’en tenir à cette seule perspective d’un "service public de la religion", c’est s’engager dans une "logique de guichet". On répond certes à une demande religieuse en s’efforçant de la christianiser, mais on risque d’être à la traîne de la culture ambiante.

D’une " logique de guichet " à une " logique de projet "

Dans l’état présent d’amenuisement de nos communautés paroissiales et la désaffection de beaucoup de baptisés, s’installer ainsi "au guichet", c’est s’exposer à voir non seulement les prêtres et déjà les diacres, mais aussi les laïcs dits engagés être littéralement happés par un service à rendre. De plus, ce "service au public" absorbe les forces vives sans les renouveler à la longue. Dans bon nombre de nos paroisses, les "laïcs engagés" d’il y a trente ans sont encore là mais sans réelle relève. Certes, tout ce personnel est extrêmement dévoué, à commencer par les prêtres, mais la fatigue s’installe, sinon l’amertume.

Le présupposé tacite d’une telle situation est le "service public religieux". Le réseau paroissial devenu une carcasse exige des préposés à ce service de la société. Or, ils font défaut et l’on parle de pénurie. Mais on néglige de se rappeler par rapport à quoi et en fonction de quoi. Par rapport à la situation de la chrétienté (tout citoyen est chrétien et vice versa), il y a moins de prêtres, mais surtout moins de chrétiens et de communautés paroissiales ou autres (par exemple associatives ou religieuses). Jadis, c’était en fonction d’un service d’une population majoritairement chrétienne. De plus, cette population était elle-même la réserve de recrutement de personnel pour satisfaire ses besoins religieux. Il est temps d’être conscient des paramètres typiquement de chrétienté de ce discours nostalgique de la pénurie. La nouvelle situation est celle de la modernité et la donne actuelle incite à " proposer la foi ".

Il convient dès lors de passer d’une logique de guichet à une logique de projet. La "nouvelle paroisse" ne peut se réduire à un "service à rendre" pour satisfaire des besoins religieux de nos contemporains. Elle doit être proprement ecclésiale, à savoir un espace de convocation et de rassemblement pour devenir chrétien, faire Église et annoncer l’Évangile. Dans une société pluraliste marquée par la non-homogénéité des croyances et des convictions, la pastorale de la nouvelle paroisse doit promouvoir une présence et un témoignage. Une présence évangélique vécue par des hommes et des femmes touchés par l’Évangile, fascinés par le Christ, inspirés par son Esprit et passionnés par la réussite de notre humanité. Un témoignage ecclésial de ces chrétiens à l’écoute de la Parole de Dieu et en état de conversion, soucieux d’attester ce qui les habite et de partager ce qui les fait vivre : l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ et communiqué par son Esprit. Cette perspective de présence et témoignage nous engage dans une "logique de projet" où l’on apprend à devenir partenaire dans une destinée commune. Cela vaut aussi pour ceux qui s’adressent encore à l’Église pour des rites de passage.

Dans une logique de projet, le souci pastoral majeur devient celui de "faire Église" en paroisse, entre autres par la diversité de communautés en son sein. De ce fait, le service public de la religion s’en trouve relativisé par rapport à la présence évangélique et au témoignage ecclésial. Il n’y aura de véritable renouveau de la pastorale qu’en prenant d’abord la distance suffisante et la liberté nécessaire par rapport aux besoins religieux à satisfaire. Le service public de la religion ne sera pas évacué mais il sera assumé autrement, à savoir en prenant l’initiative d’offrir un cheminement évangélique et ecclésial.

Ces trente dernières années, la communauté ecclésiale a repris l’initiative d’une offre qui suppose un tel cheminement pour l’admission aux sacrements de la confirmation et de l’onction des malades. Il serait bon que l’on envisage comment reprendre l’initiative pour les sacrements du baptême et du mariage, pour la première communion ou la profession de foi. Ces cérémonies fonctionnent culturellement comme des rites de passage : comment y préparer en mettant nos contemporains en situation de goûter à l’Évangile et de faire un bout de chemin en Église, de telle sorte qu’ils redécouvrent l’exigence de conversion de l’Évangile ? Celui-ci ne peut plus être bradé. L’initiative de "proposer la foi" reviendra alors aux communautés et à leurs pasteurs pour leur faire apprécier, à l’occasion de demandes rituelles, une présence évangélique et un témoignage ecclésial.

Plutôt que d’être pris par les demandes de rites de passage, ne convient-il pas de prendre au sérieux l’Évangile offert comme une bonne nouvelle ? D’où l’exigence de conversion des catholiques et de renouveau de leurs communautés, notamment paroissiales. Le défi est de développer un tissu communautaire qui permette à ceux qui prennent au sérieux l’Évangile de se rencontrer, de prier ensemble, de partager.

Présence et témoignage : se parler, prier et partager

Actuellement, la logique de guichet absorbe encore beaucoup d’énergies. On commence à envisager le passage à une logique de projet. Mais on n’est pas encore suffisamment au clair, ni au point, pour une pastorale des sacrements dans le sens d’une "proposition de la foi". Il convient de faire preuve d’audace pastorale pour ne pas se retrouver victime d’une demande qui déconsidère l’originalité du christianisme en le réduisant à une sacralisation de l’existence. C’est bien plutôt d’une sanctification de l’histoire dont il est question. Il ne s’agit pas de s’acquérir la divinité mais d’accueillir une alliance. La foi chrétienne dépasse l’ordre du besoin religieux à satisfaire pour se déployer dans celui du désir, désir de Dieu de rencontrer l’humanité, désir de l’homme de chercher et de trouver Dieu. Répondre à des demandes religieuses, oui, mais en prenant d’abord l’initiative d’une présence évangélique et d’un témoignage ecclésial.

Les clercs et les laïcs actuellement engagés dans le réseau paroissial pour y assurer les services et les tâches indispensables courent les risques de l’activisme et de la surcharge, vu la demande encore actuelle de rites de passage. Il importe qu’ils ne perdent pas de vue l’essentiel. Croire doit rester un plaisir (4). L’urgence est de goûter au bonheur d’être aimé de Dieu, appelé par le Christ et habité par son Esprit. Sans suffisance et avec beaucoup d’humilité car nos mérites n’y sont pour rien, sinon la grâce de Dieu, son pur plaisir d’entrer en alliance avec nous. En ce sens, je plaide pour des lieux et des temps où des catholiques se parlent. Ce n’est pas évident : cela suppose que l’on accepte de se rencontrer et que l’on veuille se reconnaître les uns les autres. L’exigence de conversion est ici celle de l’unité certes, mais l’unité catholique c’est-à-dire issue de la diversité des charismes, des vocations, etc.

Concrètement, cela signifie que les catholiques, outre l’assemblée dominicale, se rencontrent un peu en profondeur pour cheminer ensemble dans des sortes de petites cellules d’Église ou encore des "communautés de terrain" (5). Cela pourrait se vivre par groupe de cinquante, comme chiffre minimal, par exemple cinq fois par an, pour écouter ensemble la Parole de Dieu, s’exhorter mutuellement à mieux suivre le Christ au quotidien et s’encourager à vivre, avec joie et fidélité, les exigences de l’Évangile.

Des catholiques qui se parlent. J’ajoute ensuite : des catholiques qui prient. La louange de Dieu n’est-elle pas notre devoir... et notre joie, celle de reconnaître un Dieu bon pour nous, heureux de sa création, passionné par la réussite de l’histoire humaine ? L’assemblée dominicale est, de toute évidence, le lieu premier de l’action de grâce. Mais les cinq réunions par an seraient des rassemblements où il n’y a pas la pression d’organiser la prière pour les autres ou encore celle d’assurer le culte coûte que coûte dans le village ou le quartier.

J’aime à dire qu’il nous serait bon de redécouvrir une manière "plus cool" d’être chrétien sans fuir les contraintes du réel, les défis du monde ou les épreuves de l’existence ou de l’histoire, mais sans être non plus inquiet outre mesure du résultat de notre action pastorale. L’Église se préoccupe trop d’elle-même et des effets de sa pastorale. Ce nombrilisme manifeste non seulement une attitude narcissique, mais aussi une crispation comme si l’évangélisation était "notre" œuvre. Il serait dangereux que nous devenions des propagandistes, des démarcheurs que l’ "insuccès" (!) irrite et décourage. Être cool, n’est-ce pas veiller d’abord à notre conversion, les résultats de notre "témoignage" nous étant donnés par surcroît ?

Des catholiques enfin qui partagent. Le renouveau de la pastorale avec des foyers d’Église où l’on se parle et prie ensemble comprend le risque du partage : du temps (précieux !), de l’amitié (appréciable !), de ses ressources, notamment culturelles (son savoir et ses compétences), mais surtout matérielles dans l’entraide mutuelle et par solidarité avec les pauvres d’ici et d’ailleurs. La "nouvelle paroisse" doit être tissée par ces foyers ou ces petites cellules d’Église, ces "communautés de terrain". À défaut de ce tissu ecclésial, communautaire et évangélique, les paroisses en mutation deviendront exsangues.

Traverser l’épreuve de l’exil

Se parler, prier et partager : trois attitudes à vivre dans ce que je qualifie de spiritualité de l’exil. Pour les communautés ecclésiales d’Amérique latine ou d’Afrique, l’épopée de la libération de l’esclavage en Égypte est le vecteur de leur mobilisation. En revanche, pour les chrétiens d’Europe et d’Amérique du Nord, je pense que l’épreuve de l’exil à Babylone devient le thème porteur de leur présence et de leur témoignage dans la société pluraliste. Comme en 587 avant Jésus-Christ, tout ce qui faisait le paysage quotidien de la foi de jadis en chrétienté est perdu, résolument perdu. Et cette épreuve, proprement pascale, invite à redécouvrir à nouveaux frais la fidélité sans faille de Dieu, le don sans repentance de son alliance, le salut définitif donné dans le Christ et communiqué par son Esprit. Dieu est devant, car il est le Dieu de la promesse, de la parole donnée et tenue.

Cette épreuve n’est pas sans déchirement mais elle est décisive pour notre foi. Elle nous incite à voir en qui nous croyons : croyons-nous en Dieu ou bien en nous-mêmes, en nos rêves de puissance et nos prétentions nostalgiques ? L’épreuve de l’exil nous engage à voir comment nous croyons : dans la liberté de la précarité joyeuse et confiante ou bien dans les certitudes répétées d’un passé figé ? Ne soyons plus à attendre Dieu comme s’il devait venir tout droit du passé de chrétienté. C’est bien plutôt lui qui nous attend : aujourd’hui autant qu’hier, il fraye un chemin dans l’histoire à ce petit peuple qui n’a d’autre ambition que de dire à tous les hommes qu’ils sont convoqués à l’alliance.

Le souci majeur est de prendre au sérieux l’Évangile et, par là même, d’engendrer à la foi, de répondre ainsi à une convocation de Dieu pour "faire Église". La pastorale d’encadrement de population pour satisfaire ses besoins religieux doit faire place à une pastorale d’engendrement pour naître à la foi, édifier l’Église en ce lieu et attester la Bonne Nouvelle.

Est-ce pure incantation ou tout simplement ultime discours plausible face à la désaffection massive ? Ni l’une, ni l’autre si l’on acquiesce sereinement à l’épreuve de l’exil. Celle-ci se vit dans le temps long, plusieurs décennies, voire sur un siècle ou deux ! Elle appelle et renouvelle sans cesse notre confiance en Dieu. Elle nous invite à tenir bon dans la foi et à rester ferme dans l’espérance. Le reste nous sera donné par surcroît.

Dans cette perspective de l’exil, le passage à la "nouvelle paroisse" n’a plus comme visée l’encadrement mais l’engendrement. Selon que l’on "restructure" pour le service de la religion (satisfaire les besoins religieux) ou pour la présence et le témoignage par un réseau de foyers ecclésiaux ou de "communautés de terrain", sans arrière-pensée de reconquête ni angoisse du nombre (édifier l’Église), la "nouvelle paroisse" aura un visage différent, celui d’une organisation qui épuise son personnel dans la pastorale ou en revanche celui d’une communauté qui se structure par sa mission évangélique. Je répète : sans négliger le service à rendre, c’est "faire Église" qui prime par une présence évangélique et un témoignage ecclésial.

La " nouvelle paroisse ", une chance pour les vocations

Le remodelage paroissial ne sera, chez nous, une chance pour l’annonce de l’Évangile que s’il est vécu dans cette spiritualité de l’exil. Sans cette visée, il sera perçu comme un redécoupage pour temps de crise, une simple stratégie de repli, un remède à la diminution irréversible du nombre de prêtres. Si l’on restructure le réseau paroissial selon la seule "logique de guichet", non seulement on va vers l’épuisement des forces (encore) vives, mais en plus on se refuse de prendre acte de la nouvelle donne d’une foi chrétienne en régime de modernité. En ce sens, il est de plus en plus illusoire de prétendre à un découpage du diocèse en paroisses jusqu’au dernier centimètre carré au point que le souci pastoral majeur soit d’offrir à la demande encore actuelle de beaucoup de contemporains un service du religieux.

Je me situe au contraire, en fonction d’une logique de projet, dans la perspective de la création et de la consolidation de "nouvelles paroisses", communautés de communautés, - locales, de terrain, associatives et autres -, qui soient, au sein de l’Église locale, de véritables pôles d’animation chrétienne spécifiquement paroissiale, c’est-à-dire en un lieu (territoire/terroir) " pour tout (l’essentiel) et pour tous ". Au sein de l’Église locale diocésaine, les "nouvelles paroisses" sans prétention à couvrir tout l’espace diocésain selon la logique de guichet, trouveront leur place à côté d’autres pôles de vie ecclésiale comme un lieu de pèlerinage, un sanctuaire marial, une abbaye, un centre de retraites spirituelles, etc. sans oublier les communautés associatives et même des services d’Église ou des institutions temporelles chrétiennes (6). Ces pôles tout aussi indispensables viendront s’articuler, sinon se "surimposer", aux nouveaux espaces paroissiaux à la façon de réseaux complémentaires parmi lesquels et grâce auxquels un cheminement ecclésial sera possible pour chacun selon les requêtes de son itinéraire personnel et de son vécu en Église. L’articulation de l’ensemble est du ressort de l’Église locale et dès lors de la responsabilité ultime de l’évêque au titre de celui qui préside, en vertu de son ministère sacerdotal, à l’édification de l’Église en ce lieu et à la réalisation de sa mission.

Dans cette perspective, le remodelage paroissial conduira à une mise en valeur des ministères indispensables à l’annonce de l’Évangile. Les ministères ordonnés d’abord : le ministère sacerdotal de l’évêque et des prêtres qui, en tant que pasteurs, rassemblent les communautés ecclésiales au nom du Christ et les inscrivent dans l’offrande une fois pour toutes du Christ de telle sorte que, dans l’action de grâce devant les merveilles du salut, l’Église devienne de plus en plus un peuple tout entier sacerdotal. Mais il y a aussi le ministère des diacres qui, à la tête des différents départements ou secteurs de la pastorale, nouent ces diaconies dans la liturgie, certes, mais avant tout au quotidien où ils peuvent jouer un effet d’entraînement pour que la communauté tout entière devienne plus diaconale à la suite du Christ serviteur.

J’ose espérer aussi que les redéploiements de "communautés de terrain" ou de "foyers d’Église" susciteront à la longue, au sein de la "nouvelle paroisse", une revalorisation des vocations presbytérales. Je dis bien revalorisation, et non augmentation. Celle-ci n’est pas à exclure. Loin de là ! Mais c’est d’une meilleure estime que le ministère des prêtres a besoin aujourd’hui. Seules des paroisses et communautés conscientes de leur vocation apprécieront le service indispensable des prêtres qui les provoquent à l’Évangile, les rassemblent dans l’unité, les envoient attester l’amour de Dieu pour tous les hommes.

Avec l’évêque et ses collaborateurs, les prêtres et les diacres, d’autres ministères confiés à des laïcs entrent en ligne de compte pour assurer l’annonce de la foi, l’accueil de tous, l’approfondissement chrétien par la catéchèse, la préparation aux sacrements, la prière commune, etc. de telle sorte que, par leur ministère ecclésial, ils manifestent une Église de "partenaires dans la mission" appelée à éveiller sans cesse la vocation baptismale de chacun et à susciter la merveilleuse variété des charismes de l’Esprit.

S’il est pensé et mis en œuvre pour engendrer à la foi, par ce tissu, des communautés locales ou de terrain qui composent la "nouvelle paroisse", le remodelage contribuera à aider nos Églises locales diocésaines à vivre, de bonne grâce, le dépouillement qui s’impose en cette sortie de chrétienté. La précarité que nous allons traverser interpelle notre liberté et, par là, notre foi. Bien mené, le remodelage paroissial sera l’apprentissage d’une joyeuse fidélité. Peut-être sera-t-il, comme l’exil à Babylone, l’occasion paradoxale d’une relecture radicale de la foi, d’un approfondissement spirituel et d’un renouveau ecclésial ? L’expérience de l’exil conduit, pour le moins, à un dépouillement qui peut s’avérer salutaire. " Nous ne referons plus chrétiens nos frères ", du moins dans le sens d’un rétablissement de la chrétienté. S’il est porté, véhiculé et traduit par un tissu communautaire, le remodelage mettra un terme à l’épuisement des forces et offrira un cadre aux aspirations de beaucoup, notamment de jeunes désireux d’avoir des espaces de rencontre et de confrontation.

En ce sens, le remodelage peut aider l’Église locale à prendre conscience de sa mission ici et maintenant, dans le moment culturel et la tranche d’histoire qu’elle vit. Il peut même être une chance pour la vocation de l’Église locale : concrètement, des communautés qui la composent et principalement des paroisses. L’Église locale peut, en effet, redécouvrir sa vocation, celle du peuple de Dieu convoqué en ce lieu pour dire le propos divin de rassembler les hommes. Le terme Église, ecclesia, signifie convocation et son effet, le rassemblement. Sa vocation n’est pas de faire nombre, mais de faire signe, d’anticiper ce que nous attendons, une humanité réconciliée. D’où le défi d’honorer la catholicité. Le réseau paroissial tissé de communautés locales ou de "foyers d’Église" ou encore de "communautés de terrain" traduit dans un territoire/terroir cette diversité de vocations et de charismes, de sensibilités spirituelles et d’itinéraires personnels. La "nouvelle paroisse" est une chance pour la merveilleuse variété des croyants si elle s’engage à stimuler l’écoute de l’Évangile, à exhorter à la conversion, à encourager à la persévérance, à soutenir la fidélité des disciples dans leur réponse à leur Maître et Seigneur. Le remodelage paroissial est une chance pour "les" vocations. D’une part, la vocation de tous les baptisés à la conversion et à la joie de croire. D’autre part, les différentes vocations, en particulier les vocations au ministère et à la vie consacrée. J’ai fait allusion à la diversité des ministères autour de celui qui préside à L’Église locale diocésaine.

Un mot pour finir sur la vie consacrée. Plus l’Église locale prendra conscience de sa vocation et de sa mission, plus sera vive en son sein l’attente de ce qu’elle espère. C’est en cultivant son identité de petit peuple convoqué pour dire ce à quoi Dieu convie toute l’humanité, que l’Église en ce lieu sera plus sensible à l’urgence du Royaume et à la radicalité de l’Évangile. Sans conscience vive de sa vocation et de sa mission, l’Église locale n’a pas de raison d’attendre le retour au Christ, le jour où Dieu sera tout en tous. Seule l’espérance de ce qui nous a été promis et déjà inauguré par la Pâque du Christ, et la Pentecôte de l’Esprit, éveille l’Église à devenir ce qu’elle est. Dans ce contexte, — je dirai même ce "terreau" —, la vocation des consacrés par la profession des trois conseils évangéliques prend tout son sens. Si la soi-disante pénurie de prêtres ne me trouble pas outre mesure, la petite quantité de réponses à un appel pour la vie consacrée m’inquiète car elle est révélatrice d’une ferveur insuffisante, d’une capacité de conversion plutôt maigre, d’une espérance quelque peu rabotée (7). Le défi est de taille.

Ancrée dans une spiritualité de l’exil, l’Église catholique est invitée à entrer de bon cœur "en modernité", à annoncer à temps et à contretemps l’Évangile et à dénoncer ce qui obscurcit la dignité humaine et s’oppose à la dynamique du Royaume. Les "nouvelles paroisses" et, en leur sein, les communautés locales et de terrain ont un rôle majeur à jouer dans la visibilité de l’Évangile aujourd’hui. La redécouverte de leur vocation ecclésiale et de leur mission évangélique en termes de présence et de témoignage est un gage de renouveau et surtout de foi en Dieu. Fidèle à son alliance, Dieu nous précède. Il est devant. À condition de ne pas l’oublier, les "nouvelles paroisses" ont sans doute un avenir. À ce titre, aujourd’hui comme hier, les communautés paroissiales seront également les lieux d’appel aux différents ministères et à la vie consacrée.

Mes réflexions n’ont rien d’extraordinaire. On en conviendra aisément. Le lecteur qui attendait de ma part des solutions à la crise sera déçu. À défaut de solution miracle, je l’invite à œuvrer dans la mesure de ses moyens à la création de ces espaces de présence évangélique et de témoignage ecclésial. Qu’il me permette de conclure en me répétant : " Le temps n’est plus à l’encadrement des masses pour satisfaire leurs besoins religieux. L’heure est venue d’engendrer des communautés paroissiales pour les éveiller à la mission. Cela ne se fait pas sans peine. Comme tout travail d’enfantement La nouvelle paroisse est à ce prix" (8)

Notes

1) Essai[ Retour au Texte ]

1 - Cf. l’ouvrage du collectif publiant sous le nom de Paul Mercator, La fin des paroisses ? Recomposition des communautés, aménagement des espaces, Paris, Desclée de Brouwer 1997, p. 181. On notera que les auteurs soulignent la puissance des lieux de référence, lien étroit entre racines religieuses, racines familiales et appartenance sociale (p. 39). Dans nos sociétés mobiles, le lieu de résidence ne devient une référence paroissiale que lorsque les familles ont établi des relations stables, accédé à la propriété, scolarisé et catéchisé des enfants, etc. Les effets de la mobilité géographique sur la pratique religieuse sont désormais plus nets. (p. 95-97 et 102-103).[ Retour au Texte ]

2 - Cf. op. cit., p. 63-103, sur les attentes et besoins concernant les offices et les messes ainsi que l’initiation chrétienne et la catéchèse préalable, paroissiale ou scolaire.[ Retour au Texte ]

3 - L’expression est de Mgr L.-M. Billé, et je l’extrais du passage suviant : " Quelles que soient les analyses faites sur la situation minoritaire ou non du catholicisme, nous avons à tout faire pour qu’il y ait le maximum de surface de contact, sans pour autant entretenir la nostalgie de la paroisse rurale. La question de "pôles de service public" est plus importante que celle de la dimension des paroisses. " (L.-M. Billé, " L’Eglise au milieu des maisons des hommes ", in Croire aujourd’hui, 42 [1998], 21).[ Retour au Texte ]

4 - Je paraphrase ici le titre d’un beau livre de Mgr A. Rouet, Au plaisir de croire, s.l., Ed. Anne Sigier, 1993.[ Retour au Texte ]

5 - L’idée devient commune. Mgr A. Rouet voit plutôt des petites équipes qui, au sein de chaque paroisse actuelle (ou communauté locale de la future paroisse) tiennent une place (et ne jouent pas seulement, ni d’abord un rôle) et assument les principaux services pour faire vivre la communauté locale (A. Rouet, " Un diocèse face aux mutations ", LMD 206 [1996], p. 17-19). Je tiens d’une conversation récente avec Mgr G. Gilson que celui-ci envisage des communautés d’une cinquantaine de personnes au moins, qui prennent la peine et le goût de se voir cinq fois par an. L’actuel archevêque de Sens-Auxerre préfère l’expression " communauté de terrain " à celle de " communauté locale " que j’aurais tendance à privilégier. Certes, parler de communauté locale fait d’abord référence, pour moi, aux anciennes paroisses désormais intégrées dans un nouvel ensemble (Cf. A. Borras, " Mutations pastorales et remodelage paroissial ", Esprit et Vie 108 [1998/24], 529-546). Or, l’idée de Mgr Gilson désigne un ensemble de familles qui constituent une communauté sans un lien exclusif à un territoire donné, celui du village, du quartier ou de la commune. Pour lui, — et je le comprends —, la localisation n’est pas première. Ces " communautés de terrain " s’inscrivent cependant dans la " nouvelle paroisse". Elles constituent la base de son tissu ecclésial. D’aucuns parleraient à cet effet de "communautés de base". Cette expression a cependant des connotations précises : en Amérique latine, elle signifie en général ces communautés qui composent les vastes paroisses. Au Brésil, on parlera de communautés ecclésiales de base. En Europe, l’expression désigne des communautés qui se posent en alternative au réseau paroissial et, parfois même, à la pastorale officielle du diocèse. Une autre expression serait celle de " foyer d’Eglise ". Je l’utilise d’ailleurs dans mon texte. Pour désigner ces " communautés de terrain ", je fais également usage de l’expression de " petites cellules d’Eglise ", cf. Ph. Bacq et A. Borras, " La paroisse aujourd’hui pour demain ", Projet 4 [1999], p. 17-18.[ Retour au Texte ]

6 - Il faut peut-être revoir la carte du diocèse, non pas pour la diviser en paroisses mais pour la structurer en fonction de pôles où des forces vives pourraient être concentrées. Cela supposera de toute évidence un projet pastoral diocésain. Je cite volontiers ici les réflexions recueillies àce propos par Ph. Barras : " Dans le temps : pôles liturgiques et festifs, avec notamment la veillée pascale et la semaine sainte, la fête patronale ou le rassemblement des vignerons chrétiens, etc. Dans l’espace : pôles géographiques avec tel lieu de pèlerinage où pourra se déployer le sacrement de réconciliation par exemple, tel centre de préparation au mariage, tel lieu qui dispose de locaux paroissaux suffisants pour en faire un centre d’accueil, de rencontre " (Ph. Barras, " Liturgie et groupements de paroisses. Vers une nouvelle géographie de la pastorale liturgique et sacramentelle ", Célébrer 252 [1995], p. 8).[ Retour au Texte ]

7 - Cf. A. Borras, " Moins de prêtres, plus d’Eglise ? ", Vie consacrée 68 [1996/5], p. 284-294 ; " Vie consacrée et Eglise locale. Pour un ridimensionamento ", Vie consacrée 71 [1999/4], p. 284-294).[ Retour au Texte ]

8 - Ce sont les propos même d’une étude antérieure… Je n’en vois pas de meilleurs pour conclure cette modeste contribution. Cf. A. Borras, " Mutations pastorales et remodelage pastoral ", Esprit et Vie 108 [1998/24], p. 546 où je cite en l’occurence P. Scolas, "Aujourd’hui, quelle mission pour l’Eglise ? ", Les Cahiers de Paraboles 1 [1997], p. 5-34 dont on lira les belles pages sur la pastorale d’éveil, d’engendrement (p.29-31).[ Retour au Texte ]