Etre pertinents pour le monde moderne


Etre à la fois "du monde" et "hors du monde" : un pari difficile qu’essaie de vivre Didier Remiot.
35 ans, ingénieur aéronautique et religieux assomptionniste. Nous l’avons rencontré. Il nous raconte son itinéraire.

Jeunes et Vocations : Quelles sont vos origines, votre formation professionnelle ?
Didier Remiot :
Je viens d’une famille chrétienne, nous sommes cinq enfants ; j’ai toujours été pratiquant sans interruption. J’ai fait des humanités classiques en Belgique. Puis Math sup, Math spé, l’Ecole Nationale Supérieure d’Ingénieur en Transmissions Aéronautiques Classiques à Toulouse, j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur en constructions aéronautiques, suivi d’un Master aux Etats-Unis. Je suis un "Bac + 6" !
- Quand êtes-vous devenu religieux de l’Assomption ?

- J’ai fait mes vœux perpétuels il y a trois ans. Auparavant il y a trois ans de vœux temporaires, un an de noviciat, un an de postulat.
- Comment s’est déroulée la rencontre avec l’Assomption ?

- Je ne cherchais pas du tout à devenir religieux. J’ai rencontré un jeune postulant pendant un pèlerinage militaire international à Lourdes, il m’a dit : "Viens me voir". Il habitait en communauté. Le jour de mon passage il était absent, mais il y avait la communauté et le Père Arthur - très entreprenant - qui m’a tout de suite demandé de rester pour la prière, pour la soirée, pour la nuit, pour le petit déjeuner, pour un an !... (rires) Je n’ai pas dit oui tout de suite mais au bout de trois semaines d’hésitations, je suis resté. J’ai passé un an dans cette communauté de Cachan, puis j’ai demandé le postulat.
- Y avait-il en vous auparavant une idée de vocation ?

- Non... Si ! quand j’étais très jeune, vers 12-13 ans, j’avais pensé être prêtre mais ça s’était bien éloigné. A l’époque je ne cherchais pas. Au contraire, c’était la période où je commençais à travailler et à avoir un peu d’argent.
- Il y a quand même eu un moment où vous vous êtes rendu compte que vous étiez en train de trouver quelque chose, non ?

- Je ne suis pas quelqu’un qui marche par étapes. Ce sont des évolutions continues et il est difficile d’y voir un seuil très précis, décisif. J’ai vécu un an en communauté avec des gens qui y croyaient, avec une vie fraternelle qui m’intéressait, avec une vie de prière qui était sérieuse et riche. Et puis à un moment j’ai dit "pourquoi pas moi ?" Il n’y a pas eu vraiment de grande cassure, ni de révélation phénoménale derrière un pilier de cathédrale !
- On peut dire quand même que c’est la communauté qui a joué un rôle ?

- La vie communautaire, la vie de prière en communauté, la vie fraternelle. Oui, c’est ça. Si j’étais resté seul dans mon appartement, je suis à peu près sûr que ça ne se serait pas fait. Le séjour avant le postulat a été le tournant.
Je crois qu’il y a beaucoup de congrégations qui m’auraient fait fuir en hurlant, pas celle-là. J’étais déjà ingénieur, je travaillais dans un bureau d’études. Le fait que je réussisse à mener de front une vie professionnelle sérieuse et une vie communautaire, une vie de prière m’a intéressé. Il était pour moi important qu’au fur et à mesure des discussions il n’apparaisse pas qu’il y ait d’incompatibilités majeures dans le futur entre ces deux styles de vie. Je ne serais probablement pas resté sur une proposition de coupure nette.
- Aujourd’hui, vous n’êtes pas déçu par le résultat ?

- Non, pas du tout. Mais l’équilibre est difficile à trouver. Au niveau personnel puisque, plus on est "dans le monde", plus il faut être fort à l’intérieur. Dans mon travail, par exemple, j’avais pas mal de déplacements à l’étranger, et quand on se déplace à l’étranger on voyage en classe "affaires". Ces sont des choses "distrayantes" qu’il faut savoir à chaque fois replacer dans le contexte du choix de vie. Le choix, peut-être plus encore qu’ailleurs, est à refaire tous les jours parce que j’ai tous les jours les moyens de l’abandonner. Comme j’ai un bon salaire, du jour au lendemain je peux m’en aller sans qu’au niveau matériel ça ne se ressente. Autant la liberté est grande, autant la fidélité doit l’être aussi.
Ensuite, il y a des difficultés plus pratiques : l’emploi du temps qui est rapidement insupportable puisque la vie communautaire demande aussi du temps. Quand cela s’ajoute à une journée professionnelle pleine, ça finit par faire beaucoup. Je ressens aussi une certaine difficulté de partage avec les autres religieux qui ne comprennent pas ce que je fais au boulot et ne comprennent pas toujours pourquoi je le fais. De ce côté-là il y a un facteur marginalisant à faire ce que je fais dans la vie religieuse. Les gens qui ont un métier purement "métier" comme le mien, il y en a très peu.
- Combien êtes-vous dans la communauté ?

- Neuf : 4 religieux et 5 jeunes parce que c’est une communauté d’accueil de jeunes.
- Dans votre travail, comment êtes-vous regardé ? Est-ce que les gens savent ?

- Pas tous, certains. Peu parce que je leur ai dit, beaucoup parce qu’ils l’ont su par d’autres ! Chaque fois que les gens m’en ont parlé ils étaient plutôt intéressés, sympathiquement intéressés. Ceci dit, je sais aussi qu’un de mes anciens patrons ne m’a jamais fait confiance parce que j’étais religieux.
- Après ces trois ans de voeux perpétuels, vous définiriez comment la vie religieuse aujourd’hui ?

- Je suis persuadé que la forme de la vie religieuse aujourd’hui n’a pas trouvé son adéquation par rapport au monde contemporain. Après Vatican II, certains ont essayé une certaine adaptation à la modernité avec certains excès qui ont donné des formes de vie religieuse très sécularisées et très peu appelantes en tout cas. Face à cela, d’autres sont revenus en arrière et ont proposé des choses beaucoup plus proches de ce qui se faisait autrefois. Je suis persuadé que ces choses du passé peuvent répondre à certains besoins d’identité, de sécurité sur une frange de la population, mais n’ont pas beaucoup de pertinence vis à vis du monde moderne. Une solution moderne à la vie religieuse n’a pas encore été trouvée. Mais je n’ai pas plus d’idées que les autres sur le sujet.
- La difficulté que vous avez à harmoniser la forte sécularité de votre travail et la vie de communauté n’est-elle pas représentative de la difficulté de "moderniser" la vie religieuse ?

- Non, je ne crois pas. La difficulté est inhérente à la question "Comment vivre de Dieu dans le monde moderne ?" Et cette question, je crois que tout le monde la porte. Encore une fois je ne suis pas sûr que les gens qui essaient de reproduire des schémas qui ont marché dans le passé sont pertinents pour une immense majorité des contemporains en France. C’est même pas une question de crédibilité, c’est une question de pertinence. On a écrit des tonnes sur "ne pas être du monde" ou "être dans le monde"... Je crois que si on réduit le christianisme en France à une sorte de secte qui n’est pertinente que pour les gens qui sont à l’intérieur mais qui est tout à fait impertinente pour les autres, c’est absurde ! Pertinent, ça ne veut pas dire qu’on ne soit pas en opposition avec certaines valeurs quand les oppositions existent sur le fond. Mais ces oppostions doivent suciter un dialogue. Pour prendre un exemple : quand vous ou moi rencontrez un "Harre Krishna" sur le boulevard St Michel, vous ne vous sentez pas spécialement interpellé. Pour vous, c’est un type qui a déraillé quelque part. Si nous, chrétiens, on ne devient que ça, on aura loupé la marche.
- Ce que vous mettez-là en avant c’est donc le côté apostolique de la vie religieuse ?

- Oui : quelle prise peut avoir Dieu sur le monde moderne, une vie vécue selon Dieu dans le monde moderne ? Si j’ai continué à travailler c’est justement pour montrer que Dieu est compatible avec le monde moderne. J’avais souvent l’impression, quand quelqu’un ressentait un intérêt plus particulier envers Dieu, envers l’Eglise, qu’il devait tout abandonner. Tant de gens qui étaient médecins, ingénieurs, architectes... et ont tout arrêté pour entrer dans une communauté. Je trouvais ça un peu dommage : cela donne l’impression que tout ce qu’on fait dans le monde moderne est incompatible avec Dieu. Dès qu’on rencontre Dieu il faut faire autre chose.
En continuant à travailler, je suis loin de dire qu’il faudrait que tous les religieux travaillent, mais je crois, de temps en temps, c’est bien. Pour montrer simplement que c’est possible, montrer qu’on peut mettre Dieu à la première place et garder une place active dans la société.
- Il y a quand même une grande proximité entre votre style de vie et le style de vie d’un laïc. Une vie très sécularisée qui prendrait le temps de se rattacher à Dieu.

- On me l’a déjà dit, j’y ai déjà pensé. Mais j’ai choisi la vie religieuse parce qu’il y a le support d’une communauté, d’un groupe. Je ne suis pas sûr que j’arriverais à vivre cela seul ou même avec le support de la messe du dimanche. Il faut chaque fois le questionnement d’une communauté, de frères, une réflexion commune, la prière commune. A ceci s’ajoutent des choix plus radicaux : pauvreté, obéissance et chasteté. Là aussi, seul : non. Mais ensemble, peut-être.
- En relisant votre vie, la voyez-vous comme une réponse à un appel ?

- Oui, dans le quotidien, sur le long terme de la prière, de la fréquentation - au moins tentée - de Dieu. L’impression qu’il me veut là et que c’est là qu’il me rendra heureux. Ceci dit, je n’ai jamais prétendu que je n’aurais pas été heureux ailleurs, que c’était la seule voie... Ce fut le lent décantage d’une possibilité dont en final il vous semble qu’elle vous rendra heureux. Après on peut aussi relire une histoire et y voir des signes d’orientation qui sont arrivés au bon moment. Mais je crois que ne peut relire ainsi une histoire que celui qui l’a vécu, certainement pas un autre en le pensant pour lui.
- En relisant votre histoire quels ont été les faits déterminants ?

- Il y a le fait d’avoir appartenu à une famille chrétienne dont les parents ne croient pas de manière sociologique mais personnellement. Après, comme tout le monde, il y a le passage à une foi adulte. Pour moi, cela s’est fait tardivement, en math spé. avec la découverte de l’aumônerie d’étudiants au lycée St Louis à Paris et la découverte d’une manière plus adaptée à son âge de vivre sa foi : camps, discussions... Autre point déterminant : l’entrée dans la communauté et aussi le vécu d’une foi qui touche tout du quotidien et n’est plus seulement la réunion hebdomadaire de l’aumônerie.
- Le religieux qui vous a accueilli a été très direct en vous demandant de rester à la communauté. Pensez-vous qu’il le fût trop ?

- C’était sa grande richesse : son principe était de dire : "Je pose la question de la vocation à tout le monde. Comme ça tout le monde l’aura au moins une fois entendu." C’est peut être un peu exagéré mais, ma foi, plutôt que de ne la poser à personne... Il faut oser poser la question, j’en suis sûr. Ceci dit, autant je suis persuadé que la vie religieuse est un cadre où quelqu’un peut être heureux, autant je suis persuadé que, dans le monde moderne, c’est pas un choix évident à proposer . Pour s’y épanouir je crois qu’il faut être solide. Je ne suis vraiment pas persuadé que la vie religieuse soit une proposition pour le plus grand nombre. Ca ne l’a peut-être jamais été d’ailleurs.
- Vous dites qu’il faut être solide. Qu’entendez-vous par là ?

- Le mot n’a, pour moi, aucune connotation morale. Vis à vis des connotations morales, ou de foi, je suis persuadé qu’on n’arrête pas de s’améliorer et qu’il ne faut pas chercher une personne ayant le "profil" parfait au départ. Si l’aspect positif de la situation actuelle est que, bien qu’il y ait crise des vocations, on ne prenne pas n’importe qui, on a peut-être trop tendance à demander quelqu’un de parfait.
Solide, pour moi, veut dire : quelqu’un qui puisse être bien dans sa peau, qui sache gérer tous les écarts entre l’image idéale du religieux parfait et les difficultés qu’il y a à vivre la foi dans une société française qui la considére comme quelque chose de dépassé. C’est une solidité psychologique qui permet d’assumer toutes ces contradictions tout en étant heureux.
- Y a-t-il des points qui vous semblent avoir été plutôt négatifs ?

- Il me semble qu’il y a parfois un manque de suivi. On suit beaucoup la formation intellectuelle, et c’est vrai que c’est important d’avoir quelques bonnes notions d’exégèse, de théologie, de morale. Mais on suit beaucoup moins, et pour moi c’est presque plus important, la formation tout court à la vie religieuse, qui se fait par le quotidien d’une comunauté. Le noviciat est hyper-sérieux sur le sujet, on apprend tout ce qu’il faut apprendre et puis après on se heurte à la réalité des communautés qui elles, ont été influencées par la crise qui a suivi le Concile, par des gens qui ont en général cinquante ans et qui ont vécu ces mutations difficiles.
Dans le noviciat il y a une partie de publicité mensongère ! Tout ce qui y est enseigné n’est pas forcément vécu après. Si on croit ce qu’on enseigne au noviciat, il faut que tout le monde le vive, quel que soit l’âge qu’on a dans la vie religieuse. A ce moment-là, il faut animer sa congrégation pour que tout le monde le vive. Et si la majorité ne le vit pas c’est qu’on n’y croit pas, donc il n’y a pas besoin de l’enseigner.

- Les nouveaux-venus ne peuvent-ils justement pas apporter beaucoup à des aînés qui sont quelque fois démotivés ?

- Ils s’usent vite les nouveaux... On en a vu, des gens qui avaient beaucoup d’idées et qui partaient au bout de deux ans. Peut-être simplement qu’il faudrait décrire l’idéal avec plus d’humilité, sans faire semblant
- Vous avez dit que vous pensiez qu’il y a une grosse responsabilité à proposer la vie religieuse. Mais cela vous viendrait à l’idée d’en parler à des jeunes ?

- Oui. Je suis content de faire aujourd’hui partie d’une communauté d’accueil. Je suis persuadé qu’on peut être religieux et heureux mais c’est vrai que je suis de plus en plus effrayé par la complexité des tensions qu’il peut y avoir, déjà à l’intérieur de l’Eglise, et puis entre l’Eglise et la société. Je crois surtout que l’écart n’a jamais été aussi grand entre les modes de vie contemporains et ce que la vie religieuse peut proposer. Moi je crois que c’est surtout cet écart-là qui devient presque infranchissable... presque !
Il faut quelqu’un qui soit déjà bien engagé dans sa vie de foi, qui ait déjà une relation au Christ bien solide pour qu’il accepte même d’envisager que la vie religieuse soit possible. Ce qui me frappe aussi chez les jeunes, c’est qu’ils sont très conscients des différentes approches à l’intérieur de l’Eglise.
- Et ils n’achètent pas comptant

- Non ils n ’achètent pas comptant. Ils comparent. Ils ont peur de se faire embringuer. Tout le monde leur plonge dessus et, du coup, ils ont un mouvement de recul.
Par exemple, quand on leur propose d’entrer dans une communauté de discernement, ils ont peur qu’il faille signer tout de suite et qu’ils ne puissent plus faire marche arrière. Ils ne se rendent pas compte de la difficulté et du nombre d’étapes qui les attendent.

Propos recueillis par Eric JULIEN